Introduction

Depuis 2011, la Fédération des Cafés-librairies de Bretagne, en collaboration avec Gaëlle Pairel, spécialiste du matrimoine littéraire en Bretagne de 1801 à nos jours, détecte et valorise les autrices en lien avec la région Bretagne. Singulières et universelles, leurs œuvres tissent ensemble un territoire littéraire en mouvement ici et ailleurs.

Elles sont romancières, nouvellistes, poètes, essayistes, historiennes, philosophes, géographes, scientifiques, écrivaines et voyageuses, autrices jeunesse, graphistes…Et, depuis 1801, elles écrivent le monde.

  • En 1801, Fanny Raoul rédige un essai intitulé Opinion d’une femme sur les femmes dans lequel notamment, elle affirme :

« Il importe donc de changer le sort des femmes, et de les sortir du néant où l’opinion les replonge ; je dis même que la réforme d’un peuple doit commencer par elles, et que le législateur n’aura rien fait d’utile et de permanent, s’il ne les rend garants de la constitution nouvelle ». (p.56 in Fanny Raoul, Opinion d’une femme sur les femmes, Éditions Le Passager clandestin, Paris, 2011)

En ces temps post-révolutionnaires, Fanny Raoul prend la plume et souhaite contribuer à construire cette société en devenir. En 2011, deux siècle plus tard, Geneviève Fraisse réédite ce texte de la jeune Saint-Politaine (Finistère) aux éditions du Passager clandestin pour la pertinence et la puissance de son propos.

  • En 1824, Claire de Duras, née à Brest (Finistère), édite trois nouvelles aujourd’hui parues en collection folio classique : Ourika. Édouard. Olivier ou le secret. Marc Fumaroli écrit dans sa préface :

« Le lecteur trouvera réunis pour la première fois dans ce volume, les trois romans-nouvelles achevés qui ont suffi à la ranger – Claire de Duras -, pour ses contemporains de la Restauration et pour ses admirateurs depuis, dans la lignée des romancières de génie, inaugurée dans notre langue, au XVe siècle, par Christine de Pisan, poursuivie au XVIe par Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, illustrée aux deux siècles suivants par la comtesse de Lafayette et la marquise de Tencin, et poursuivie au XIXe siècle par Mme de Staël et Georges Sand, au XXe par Colette et Françoise Sagan ».

  • En 1927, Marie Lefranc, autrice incontournable née dans le Morbihan, reçoit le Prix Femina pour son roman Grand Louis l’innocent. Elle écrit avec puissance et sensualité une nature en mouvement dans laquelle se fondent ses personnages. Ses œuvres se déroulent entre la Bretagne et le Canada. En voici un extrait

« C’était la lande qui se personnifiait ainsi dans le rôdeur invisible. C’était la peur accumulée au fond de ses veines, depuis tant de soirs, qui maintenant prenait cette forme. Elle se sentit paralysée de tous les membres, dans le tombeau de pierre de la maison, et cette peur seule vivait en elle. On faisait le tour des fenêtres, on essayait chaque volet l’un après l’autre. Un souffle passait par les fentes. Mille mains se plaquaient sur les murs. Une lenteur prudente et féline commandait aux mouvements de l’inconnu. Il s’arrêta à la porte, l’ébranla doucement, tourna la poignée, tâta la serrure et les gonds. Puis le silence se fit. On ne bougeait plus. Ève ralluma la lampe. La bête de la peur gisait à ses pieds. La jungle blanche, inspiratrice d’énergie, avait vaincu. La lande matée reculait vers la mer. À pas un peu rigides, elle alla à la porte, tourna d’un seul mouvement la clé. La lumière tomba sur une haute silhouette. L’homme n’eut pas un geste de recul. Ses bras pendaient à ses côtés. La lande encadrait un portrait immobile. » (p.13 in Marie Lefranc, Grand Louis l’innocent, Collection Liv’classic, Liv’éditions, Le Faouët, 2005)

  • En 1931, Jeanne Nabert de Pont-Croix (Finistère) reçoit le Prix du premier roman pour Le cavalier de la mer, texte noir et jubilatoire campé en Bretagne à l’époque de l’émergence de la IIIème république.

« Mme Lamy rongeait silencieusement son frein. Elle avait perdu. On attela les chevaux pour le retour qui fut mélancolique…Saintes regardait par la portière disparaître la baie des Trépassés que nous laissions aux fantômes et aux rêves déçus. Les ajoncs nains s’élevèrent à mesure qu’on s’éloignait de la mer ; les pins, d’abord solitaires dans la campagne nocturne, se préssèrent au-delà des landes, en sombres massifs où le vent du soir s’exerçait déjà aux hurlements des mois noirs ; les maisons isolées, puis les premiers villages, où la brume sentait la soupe de poisson, se dressèrent au bord de la route. Nous ne fûmes bientôt plus qu’une voiture d’ombres cahottées dans les ténèbres, et croyant les invités, le cocher, les chevaux, tout l’univers endormis, j’allais m’assoupir à mon tour, quand j’entendis doucement tinter contre ma robe le chapelet de Sainte. » (p.83 in Jeanne Nabert, Le cavalier de la mer, éditions Coop Breizh, Spézet, 2009)

  • Ces autrices en Bretagne font aussi œuvre de mémoire d’une époque et d’un territoire. Ainsi, Anne de Tourville, née à Bais (Ille-et-Vilaine) en 1910 et primée par le Prix Femina en 1951 pour Jabadao. Ce roman fait écho aux enjeux sociaux et environnementaux de notre époque. Il est réédité aux éditions JM Goater dans la collection Les UniversELLES co-dirigée par Gaëlle Pairel.

« L’âme de Jalm Dalenn entra dans la liberté de l’au-delà et, d’un geste précis, sa soudaine veuve lui clencha les portes des yeux. À cause des papiers signés sur le lit, de l’or dedans l’armoire, et des champs béant leur blé à la clarté de la lune (et longtemps courrait l’astre avant d’en avoir fait le tour), à cause de tout cela donc, qui allait désormais remplacer l’homme, la profonde et sincère douleur de Katell allait comme vers une sorte de paix. » (p.1, Jabadao, éditions JM Goater, 2023)

  • Odette du Puigaudeau, ethnologue originaire de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), sillonne les îles bretonnes dans les années 1920 et publie Grandeur des îles, recueil de nouvelles ancrées à Groix, Sein, Molène ou encore Ouessant :

« Il n’y a plus personne à Port-Tudy où les grands bateaux a demi désarmés, blottis derrière les môles sous la garde des mousses, se cognent en geignant. Tous les volets sont clos. Personne non plus dans la lande, au creux des chemins. La tempête est seule reine de la terre déserte et de l’eau déchaînée, une reine ivre qui mène sa bacchanale avec des cris sauvages. Près du bourg, à mi-côte, une maison vieille encore, solitaire. Depuis des années, les menaces du vent ne l’effraient plus. La découpe de son volet pose tranquillement un petit coeur de lumière au milieu de la route. C’est l’auberge accueillante où j’ai coutume de reprendre contact avec ceux de la terre, et qui est comme le prolongement de mon bateau. Nous sommes là, face à face, le Lion-de-Mer et moi, les coudes à la table du milieu, les poings aux joues. » In Odette du Puigaudeau, Grandeur des îles, Éditions Payot-Rivages, Paris, 2004)

  • En 1981, Dorothée Letessier fait mémoire de l’histoire sociale de la Bretagne en publiant Le voyage à Paimpol, roman drôle et mélancolique qui nous raconte le périple qu’une jeune ouvrière s’offre entre Saint-Brieuc et Paimpol (Côtes-d’Armor) le temps d’une journée :

« Ma Bretagne n’est peut-être ni plus belle ni plus pure que d’autres terres, mais je l’aime bien malgré ses souillures et ses sautes d’humeur. J’y vis entre plages et forêts, entre l’usine et les petites villes où l’on n’est jamais anonyme. J’aime l’odeur du chou dans les maisons, le porc qu’on mange sur les toiles cirées, les « galettes-saucisses » enveloppées de papier sulfurisé. J’aime le parler raccourci, la curiosité pas toujours bienveillante des gens qui vivent ici, loin des modes, tournés vers leurs douleurs, et qui cultivent leur jardin en se désespérant qu’il fasse trop chaud ou qu’il pleuve. Mais je déteste le mauvais vin qui rend hagards les yeux des hommes. Les mentalités empêtrées dans les « comme il faut » et les « on-dit » me font mal. Je ne m’habitue pas à ce climat mollasson, versatiles, incapable d’être vraiment chaud, toujours soumis à des vents d’ailleurs et à des marées qui ne savent pas ce qu’elles veulent. À cette heure-ci, elle est basse, la marée. Le car s’arrête sur le port. Je descends. Je n’ai rien à faire. C’est louche et délicieux. Je n’ai pas de montre, cela n’a pas d’importance. On dirait que la pluie a cessé. Le ciel n’est pas dégagé mais qu’importe ? Il peut bien tomber des cordes, aujourd’hui, les quatre saisons sont dans ma tête et mon corps n’a plus d’impatience. » (p.26, in Le voyage à Paimpol, éditions Points/Seuil, 1995)

Dans le cadre de la valorisation du matrimoine littéraire en Bretagne, la Fédération des Cafés-librairies de Bretagne propose une lecture musicale. Cette petite forme littéraire a été créée en 2022 par Gaëlle Pairel, les comédiennes Camille Kerdellant et Rozenn Fournier (Compagnie KF) et le musicien Alain Philippe. Pour en savoir plus, cliquez sur ce lien.

 

Ce travail de recherche, d’inventaire et de médiation s’est effectué en collaboration avec les partenaires en Région dont la Direction Régionale aux Droits des femmes et à l’égalité, la DRAC et le Conseil régional de Bretagne.