Chronique littéraire

EDMOND

Léonard Chemineau

d’après la pièce d’Alexis Michalik
Rue de Sèvres – 2018 – 18 €

Edmond de Rostand : On ne peut pas monter Cyrano en 3 semaines.
La pièce n’est pas écrite !

Coquelin aîné : Molière a bien monté Tartuffe en 8 jours !

Edmond de Rostand écrit Cyrano de Bergerac soutenu par Coquelin aîné, directeur du théâtre de la Porte Saint Martin. Dans une ambiance enfiévrée et jubilatoire, nous plongeons dans le Paris de cette fin du XIXème siècle et les coulisses de cette pièce devenue un des grands classiques du répertoire français. Avec humour et un brin de tendresse moqueuse, Léonard Chemineau nous fait partager la vie d’Edmond Rostand, ses doutes, ses élans créateurs, sa vie d’homme et d’auteur.

Nous rencontrons Honoré, patron de café, dont il s’inspire pour écrire la tirade du nez,

Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire…oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, —par exemple, tenez :
Agressif : « moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « c’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule ! »

sillonnons Paris et Issoudun en compagnie de Rostand et de son ami Léonidas Volny, à l’origine de la scène du balcon et de quelques sorties nocturnes. Au fil des pages, nous croisons le TOUT PARIS de l’époque : Coquelin, Sarah Bernardt, Maria Legault… et les parisiens qui peuplent ces nuits festives, légères et pétillantes.

EDMOND est l’histoire magistralement mise en scène et en dessin d’un chef d’œuvre en devenir.

Rythmé et plein d’énergie, cet album célèbre
la vie autant que les vers.

La guerre d’Algérie

Une embuscade dans les Aurès
Anne Guillou

 


Skol Vreizh – 2018 – 15 €

Le recteur se dirige vers moi, m’entoure les épaules et me dit
Raymond est mort ! Il a été tué hier dans une embuscade !
Je proteste, crie à la méprise. J’ai reçu une lettre hier !
Non, non, il est mort, insiste le recteur.
Et, s’adressant à mes parents qui échangeaient avec le maire :
La colonne a été attaquée. Ils ont répliqué ! Une balle en plein cœur ! Il n’a pas souffert.*

Le 12 septembre 1960, Anne Guillou, jeune finistérienne de 20 ans, perd son fiancé, officier saint-cyrien tué en Algérie. Dans ce témoignage, l’auteure nous offre une lecture intime et très documentée de ce conflit. A partir des articles du Télégramme de l’époque, de nombreuses archives, de sa mémoire des événements, de son voyage récent en terres algériennes, Anne Guillou, sociologue, retrace l’histoire d’une jeunesse brisée. Les hommes embarqués dans une guerre qui ne dit pas son nom, les femmes qui attendent leur fiancé, leur mari, leur enfant. Une génération de jeunes soldats confrontés à une réalité traumatisante. Une embuscade dans les Aurès est aussi un portrait d’une jeune femme qui apprend à transformer l’épreuve par la connaissance, la perte par l’appel de la vie.

Avec le temps, quand les larmes se sont séchées, quand j’ai vu la reprise des études comme une éventualité, j’ai ressenti un fort désir de vivre et d’enfouir jusqu’au souvenir de mon malheur. Ce qui s’était passé en ce mois de septembre 1960, je ne voulais plus qu’il habite mes pensées et mes journées. Je voulais l’oublier, oublier mon état de quasi-veuve. Je serai seule désormais, mais je vivrai. J’y suis parvenue.*

P.92 & 201, in Une embuscade dans les Aurès

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

 

Lena Merhej

Laban et 
confiture
ou comment ma mère est devenue libanaise

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Mes premiers souvenirs sont ceux de ma famille, de ma mère surtout.
Et ce travail, Laban et confiture, est un mélange de souvenirs qui me reviennent,
parfois à partir d’un événement ou d’une pensée, parfois de je ne sais où.

éditions ALIFBATA – Marseille – 15€

Tour à tour pétillante, mélancolique, cocasse, la narratrice nous plonge dans son histoire familiale profondément marquée par la figure maternelle et la guerre. La seconde guerre mondiale vécue par la mère alors enfant à Hanovre puis le conflit libanais subi par toute la famille quelques quarante années plus tard.

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Arrivée en 1967 au Liban, pédiatre et femme engagée, la mère de la narratrice épouse ce pays d’adoption.

J’avais l’impression qu’elle connaissait Beyrouth par cœur,
comme le Liban tout entier, d’ailleurs.

Au gré de ses souvenirs, suivant une logique sensible, Lena Merhej nous offre à partager le quotidien baroque de son enfance porté par cette mère hors-norme. Elle nous propose une réflexion sur ce qu’est l’identité, en révèle toute la complexité et nous invite à remonter le fil de cette épopée personnelle entourée des siens.

Tendre, profonde et légère en même temps, cette chronique est passionnante et touchante. Le dessin plein de vie fourmille de détails et porte avec humour et beaucoup d’énergie cette saga familiale. Cette succession de vignettes noires et blanches apporte une belle densité à ce conte qui se déploie entre orient et occident.

Un roman graphique entre mère et fille… évidemment singulier…éminemment universel.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Le livre d’Amray

Yahia Belaskri

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éditions Zulma – 16,50 €

 

J’ai vu ce pays se défaire
avant même de s’être fait

 

Ces vers de Jean Senac annoncent le destin tragique d’un pays que le narrateur ne nomme jamais, Amray, amoureux et poète, confronté à l’absurde, à l’injustice et à la peur née d’un système inique et défaillant. Que peut faire le poète sinon habiter ses rêves ?
Amray nous plonge dans l’histoire contemporaine de l’Algérie à travers son parcours semé de désillusions. Son histoire épouse les questionnements et les tourments de ces années 60 et 70 où un monde nouveau semblait possible…Puis vient le temps de la trahison, du dogmatisme et le rêve s’exile…comme le poète acculé au départ

Il s’en va le poète
porté par le vent hurlant, parsemant les buissons de ses phrases

accrochées aux barbelés de son enfance.

A travers Amray, Anzar, Octavia, c’est l’histoire de l’Algérie qui se dessine. Une histoire ancrée dès l’antiquité, marquée par les figures emblématiques et historiques d’une lutte incessante pour sa liberté : Augustin, la Kahina, Abd-el-Kader. L’histoire d’une terre qui se raconte au pluriel. Un roman porté par le souffle du vent et la force des mots.

 

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

la femme murée

Fabienne Juhel

La femme murée

la brune au rouergue – 18,80 €

 

Aucun invisible jamais ne répond à tes questions. Ils réagissent parfois à tes paroles, à tes invectives en déplaçant des objets sur de courtes trajectoires rectilignes ou en déclenchant des courants d’air dans les pièces pourtant closes.

La femme murée, Jeanne Devidal, la folle de Saint-Lunaire, une femme drôlement coiffée et qui, à la seule force de ses mains, construit une maison de bric et de broc devenue l’une des attractions touristiques de cette station balnéaire située en Ille-et-Vilaine. Objet de scandale aussi et de tous les fantasmes. Au rythme des marées et de l’élévation des murs, le récit d’une vie et d’une construction improbable se tisse par touches impressionnistes et poétiques sous le regard bienveillant de l’auteure. Meurtrie par la vie, toi, la femme, tu restes seule entre les murs de cette maison, rempart hissé pour mettre à distance les douleurs du dehors.

Moi, la bête immonde, je me nourris du cœur des hommes, et toi, Femme-monde, tu amasseras des pierres pour dresser des murs contre le monde qui chavire et te protéger des hommes sans coeur…

Deux guerres – la résistance – la disparition de ses proches – la torture et l’internement – la solitude au mitan de sa vie interrompue par les protestations du voisinage, les visites des curieux, les êtres blessés comme toi, la femme et ce dialogue silencieux qui la relie à ses invisibles dont ce cher Lucien, frère et compagnon de jeu, balayé par la guerre.
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Fabienne Juhel met en scène Jeanne Devidal avec beaucoup de sensibilité, d’empathie, de distance entre le tu et « la femme », une juste distance qui lui donne corps, âme et chair. Entre désordre et recherche de sens, entre visible et invisible, entre construction et nature, mouvement perpétuel et jouissance du moment suspendu, la femme murée est l’histoire d’une vie hors-norme, d’une édification qui révèle les forces et les fragilités d’une humanité malmenée par elle-même. Ce roman est aussi l’histoire d’une oeuvre littéraire en création. Une mise en abîme puissante, humaniste, profonde & onirique.

 

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Avec le soleil

Susumu Shingu

 

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Gallimard jeunesse Giboulées – 14 € – 2018

Bonjour soleil !
Et à toi aussi mon joyeux Lulu !
Sortons nous promener…

Le soleil, ici,  se devine à travers les ombres projetées des silhouettes en mouvement, le scintillement de ses rayons qui perce la canopée, l’ambiance onirique et inquiétante qui se révèle à son coucher.
Cette promenade joyeuse et ensoleillée nous entraîne sur les routes campagnardes d’un japon printanier et fleuri. Une équipée à vélo entre amis dans une nature flamboyante qui s’achève dans la douceur d’une maison accueillante.

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Cet album révèle ce désir de dialogue entre l’homme et son environnement qui nourrit le parcours artistique de Susumu Shingu. Le dessin en mouvement révèle les corps en ombres portées, hissés dans les arbres, assis dans l’herbe, en course, en retour précipité :

Derrière moi, je vois le soleil couchant qui embrase la forêt.

Réminiscence des balades de l’enfance de Susumu Shingu, toujours baignées par le soleil. Des souvenirs simples à partager sans modération pour garder le goût de cette beauté offerte par la nature que cet artiste japonais honore avec tant de talent et de poésie.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

L’art du sensible

La Fraise

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Susumu Shingu – Gallimard jeunesse Giboulées – 14 € – 2018

Ce sculpteur et philosophe du monde sensible, Susumu Shingu, célèbre ici le monde vivant à travers le destin singulier de la fraise. Il crée un parallèle entre ce fruit et l’univers en rêvant, au fil de pages somptueuses, les liens invisibles qui se nouent entre tous les éléments. Vent, lumière, pluie, butinage sont à l’origine de éclosion de fruits blancs qui, au contact du soleil,

éclate de couleurs et de parfums. 
devient douce, devient rouge

Susumu Shingu nous propose une promenade poétique au cœur de la nature, des saisons, du cycle de la vie. A la fois sobre et coloré, majestueux et épuré, le dessin se déploie sur des double pages lumineuses et captivantes. Une ode à la nature pleine de sens et de sensibilité.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Plongez avec

Mes amis de la mer

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Jean Leroy & Giulia Bruel
l’école des loisirs – 11,30 € – 2018
Dès 2 ans

A l’heure où le soleil règne sur les plages bretonnes, ce très bel album offre une plongée gourmande en compagnie des amis de la mer. A chaque page, le jeune lecteur doit retrouver l’animal convié à partager le gâteau : la tortue aux yeux fermés, le crabe rose, l’anémone décoiffée, l’hippocampe « contraire », l’étoile de mer timide, la crevette amoureuse, le poulpe caché dans le coffre à trésor.

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Ce nouvel album cartonné de Giulia Bruel – graphiste – et Jean Leroy – auteur – évoque l’amitié et le partage en associant le jeune lecteur à cette fête sous-marine.
Invité à jouer, l’enfant découvre poissons, astéries et crustacés à travers ces double pages superbement dessinées et tendrement colorées. Une lecture interactive et ludique à partager au plus près de l’eau ou d’une part de gâteau.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Bonne nuit petit soleil !

Le soleil se couche !

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Benoît Charlat – l’école des loisirs – 10,50 € – 2018
à partir de 18 mois

Le soleil va se coucher les rayons de soleil en bataille et les yeux éberlués de fatigue. Entourés de nuages cotonneux et bienveillants, les pieds nus posés à fleur d’océan, le soleil rentre dans le rituel du coucher. Son doudou lune serré contre lui, sa tétine étoile scotchée à ses lèvres,

il lit une petite histoire !

Avant de rentrer dans son lit océan qu’il illumine de ses ultimes rayons et de s’endormir profondément.

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Le dessin plein d’humour et de tendresse plonge l’enfant dans le rituel du sommeil entre soleil, lune, étoiles et océan. Cette identification avec la vie du soleil et des astres, réunis à la tombée de la nuit, est une très belle idée à la fois ludique et éducative. La touche océanique apporte une dimension poétique à cet album indispensable.

 

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

 

 

Blanche-Nègre

Karine Fougeray

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éditions delphine montalant – Queyrac – 16 €

 

Une narration en trois temps – 1986 – 2008 – 1998 – tisse le destin de Blanche-nègre, bébé albinos, rejeté par sa famille et adopté par Charlotte Kerimer :

Khady ne supporte pas que la toubab qui a couché avec son père lui enlève son souffre-douleur. Tout est donc de leur faute à ces deux-là. Sa mère morte, son père enfui. Le pire est sans doute la belle éducation que va recevoir sa petite soeur. Et pas elle. Alors la jalousie devient incontrôlable et la haine s’installe.

2008 – Quelques touristes débarquent de la pirogue pour passer une semaine de vacances sur cette île d’Afrique. Il y a Louise et Sébastien, jeunes mariés amoureux, que ce bref séjour africain va révéler l’un à l’autre. Il y a Suzanne, 10 ans, qui accompagne ses parents : son père la tête pleine de clichés et d’idées reçues, sa mère venue bronzer sur la terrasse de la case. Suzanne s’échappe de cette ambiance étriquée et part explorer ce bout d’Afrique qui lui semble d’emblée si familier. Elle rencontre Blanche-nègre, ses secrets, son grand destin de future « première femme marabout albinos au monde ». Elle découvre aussi la liberté et un monde fascinant dont elle ignore tous les enjeux et les dangers. Dans son envie de défendre sa nouvelle amie qu’elle admire tant, Suzanne réveille le désir de vengeance de Khady. Dévastateur.

C’est l’Afrique qui semble dévoiler les êtres mis à nu au contact de cette terre moite et chaude, sensuelle et rugueuse. Dans une nature omniprésente et parfois oppressante, Karine Fougeray met en scène ces touristes incapables de communiquer, figés dans des attitudes stéréotypées, sans désir réel d’écouter ce que le pays leur raconte. Seules Suzanne et Louise sont en dialogue avec cette terre dont elles ressentent toute la violence et toutes les beautés. L’épilogue tragique de cette semaine de vacances fait exploser tous les faux-semblants et invite Louise et Suzanne à se saisir de cette vérité et de la métamorphose qui s’offrent à elles seules. Dans une tension savamment distillée, Karine Fougeray nous offre un roman plein de questionnements sur le rapport à soi, à l’autre, sur la sincérité des liens que l’on noue, sur sa capacité à se mettre en mouvement. Un nouvel opus puissant qui nous plonge dans un univers âpre, foisonnant, vivant.