Chronique littéraire

Les arpenteurs

Témoins silencieux en Baie d’Audierne
Félix et Nicole Le Garrec

Couv livre
éditions Vivre tout simplement – 2017 – 28€

Depuis son enfance, Félix Le Garrec arpente cette plage de Tréguennec jouant dans ces « Blockhaus – casemates » qui deviennent, après la guerre, le terrain de jeux des enfants. Elle est sa plage, celle de sa famille, de ses amis, des cavaliers, des artistes qui s’y installent pour se nourrir du souffle du vent et de la force des marées. Ces témoins du conflit sont le fil conducteur de ce nouvel opus de Nicole et Félix Le Garrec. Lieux de mémoire & de vie, témoins des élans amoureux et des luttes anti-nucléaires, ces forteresses sont désormais investies par les peintres. Les photographies sont accompagnées par le texte de Nicole et quelques chansons de Mélaine Favennec.

Nous ressentions avec une certaine ambiguïté la puissance maléfique de ces murs épais, construits pour combattre, pour durer. Une puissance sans nuance, la force brutale. Quand la mer est devenue maîtresse, ces mastodontes sont apparus chaque jour un plus vulnérables à l’oeil nu. Les zébrures, les déchirures les ont « humanisés ». Certains persistaient à vouloir faire disparaître ces horreurs, mais leur dégradation visible s’accompagnait d’un intérêt naissant. Elles appartiennent au patrimoine, elles racontent l’histoire de la guerre, d’une Occupation de quatre ans qu’on ne doit pas effacer.

HéolLes sept bigoudennes – Héol, artiste-peintre – usine à galets – Tréguennec

A nouveau, Nicole et Félix font oeuvre de mémoire sans jamais être nostalgiques.
Chez eux, le mouvement de la vie est permanent & vivifiant.
Ce livre est une invitation à la balade, de celles qui nourrissent l’âme et le corps
& que l’on aime à partager.

Big Bang familial

Granville Falls
Marc Gontard

Granville-Falls

L’Harmattan – 2017 – 20€

Ma vie actuelle est une suite de pages blanches

Ned s’ennuie, sa femme Claire aussi, ses enfants peut-être. Le rien – confortable – envahit leur quotidien. Le silence s’installe. De ces silences épais qui précèdent l’explosion.  Chaque protagoniste est alors violemment propulsé dans une réalité qui le révèle à lui-même. Un Big Bang aussi ravageur que rédempteur. Le hasard les propulse l’un et l’autre dans des univers singuliers d’où jaillissent la métamorphose. Ned retrouve le sens et goût de la vie en partageant celle des indiens cris. Claire se découvre & se consume dans une relation passionnelle et charnelle avec une femme vénéneuse.

Et si les trous noirs n’étaient que des voies de passage ouvertes sur un autre univers. Un univers différent ? Ou rien ne serait identique à ce que nous connaissons…Un autre monde, accessible à partir du premier, où, après l’expérience mystérieuse du trou noir, tout serait à recommencer ?

Un roman noir, glaçant et glacé qui se raconte à deux voix et
nous interroge sur le sens de la vie et celui de nos choix.

Au nom des filles, des mères et de la Tchécoslovaquie

Giboulées de soleil
Lenka Hornakova – Civade

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Alma Editeur – 2016 – 16€
Prix Renaudot des Lycéens 2016

La ligne intitulée nom du père est vide. Chez moi, elle est vide, la ligne est blanche. Piqûre de rappel, je ne suis pas comme les autres. Je m’en fous, de porter le nom de jeune fille de ma mère, de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère. J’en suis même fière.
Mais dehors, avoir un vide sur un acte de naissance ça pèse. 

Les Giboulées de soleil est un roman choral qui dessine l’histoire contemporaine de la Tchécoslovaquie. De la fin de la deuxième guerre mondiale à la chute de l’empire soviétique, les destins de Magdalena, Libuse et Eva incarnent cette chronique passionnante d’un pays en reconstruction. De mère en fille, leurs vies se déroulent depuis l’auberge familiale de ce village tchèque situé à côté de la frontière autrichienne. La violence et l’amour tissent leur quotidien marqué par la domination et l’absence des hommes. Elles vont survivre à toutes les épreuves et, de génération en génération, d’aiguilles en fils rouges, elles s’affranchissent du regard des autres
et conquièrent leur liberté.

Ces voix qui se racontent composent trois superbes portraits de femmes
en prise avec le souffle de l’histoire.

La broderie m’aide. Pour oublier ou me souvenir.
J’ai appris à enfiler les événements que je veux oublier en même temps que le fil et, au fur et à mesure que le motif prend forme sur le tissu,
l’événement se transforme en motif.

Les giboulées de soleil est un beau roman à transmettre

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Moby Dick

MOBY DICK
Herman Melville – Anton Lomaev
Sarbacane – 2017 – 29,90 €

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Tout cela – cette baleinière, cet équipage mystérieux – prouvait que le capitaine Achab avait bien l’intention de contribuer lui-même, de sa main, à la destruction de Moby Dick.

 

Ismaël le narrateur s’embarque avec son nouvel ami, Queequeg, sur le Pequod, navire de la vieille école, plutôt petit que grand, avec l’air d’un monstre griffu. Ce navire est mené par le capitaine Achab obsédé par l’envie de se venger de Moby Dick depuis que cette baleine blanche lui a arraché une jambe. Devenu unijambiste, il lance son équipage dans une course-poursuite qui se révélera terriblement meurtrière.

Le dessin d’Anton Lomaev, ses teintes bleutées et ocres illustrent avec force la tension oppressante de ce roman noir et glaçant. Au-delà de l’épopée meurtrière, Moby Dick est aussi le récit d’une époque, d’une pêche baleinière qui confrontait hommes et cétacés lors de combats livrés sans merci, de vies dangereuses et solitaires menées par la nécessité de survivre.

Un conte cruel et fantastique à redécouvrir
à travers une illustration somptueuse

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Noa Noa

Gauguin l’autre monde
Fabrizio Dori
Sarbacane – 2017 – 22,50 €

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Peintre nomade, précurseur de l’art moderne, Paul Gauguin s’installe à Tahiti en 1891 fuyant les contraintes et la pauvreté. Il y poursuit son oeuvre, inspiré par la culture et la nature tahitiennes. Fabrizio Dori ouvre l’album sur le mythe fondateur de Tahiti avec cette volonté de nous sensibiliser à l’histoire originelle de l’Archipel. Une légende que côtoie Paul Gauguin et qu’il raconte à travers ses peintures & sculptures. Dans cet album, l’auteur le fait narrateur de sa propre vie. Paul Gauguin va mourir et il se raconte à la mort. Elle est venue le chercher pour l’accompagner sur le Mont Rotui, là où les morts quittent ce monde pour toujours. Nous sommes en mai 1903.

Cette narration à la première personne du singulier – pour l’essentiel – nous offre un portrait parfois édulcoré de cet homme pétri d’égoïsme, d’angoisses, sacrifiant tout, tous et toutes à sa vie de peintre. Au gré de son récit, nous cheminons avec lui en Polynésie, en Bretagne, auprès d’autres artistes comme Van Gogh. Surtout, nous le suivons dans ces questionnements d’artiste tourmenté et pénétrons au coeur de sa peinture, de ses couleurs, de son travail artistique en perpétuel mouvement.

J’ai passé ma vie à la recherche d’une formule, d’une clé pour accéder au grand art mythique et primitif. J’ai cherché à donner une forme aux images des origines, mais en les réintégrant dans le langage de l’homme moderne. J’ai cherché à ramener dans notre époque ce qu’on avait perdu, ce qui lui faisait défaut.

 

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Gauguin l’autre monde
est une
biographie merveilleusement contée & illustrée.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Mes endroits à moi

Mes endroits à moi
Gaia Stella
Grasset jeunesse – 2017 – 14 €

Mes endroits à moi

Ce tableau, par exemple : est-ce un beau
jour d’été ? est-ce un plat japonais ?
Et vous, qu’y voyez-vous ?

Alice nous emmène dans « des endroits très spéciaux, des endroits bien à moi… » : sa maison, la serre, le théâtre, le musée, la caserne des pompiers, la bibliothèque, le planétarium. Chaque page porte ses évidences et sa part de mystère : la maison vie – la maison jeu, la serre – jungle, le théâtre où tout peut arriver, les tableaux qui nous égarent. Et les pompiers ? seraient-ils des acrobates ? Le goût de se perdre avec les livres, le plaisir de décoller dans le ciel au détour d’un dôme…& cette envie d’Alice, à la fin de cette promenade, de tout savoir de nos endroits à nous comme pour tout recommencer.

Un texte léger, drôle et interactif accompagne un dessin graphique et coloré qui se joue du cadre et des conventions. Les lignes épurées composent des pages luxuriantes que l’on explore avec bonheur. En trottinette, hissée sur une échelle, allongée face au ciel, la narratrice nous invite à la découverte et à l’émerveillement. La réalité est-elle celle que l’on voit ou celle que l’on imagine ? Mes endroits à moi est une invitation à réinventer notre quotidien. Jouer, lire, écouter, regarder et nourrir ainsi son imagination, son rapport au monde et aux autres.

Une balade jubilatoire et nourrissante à partager

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Valse de Noël

Valse de Noël
Boris Vian – Nathalie Choux
Grasset jeunesse – 2017 – 19,90 €

 

Valse-de-Noel

C’est une valse éternelle
Pour ceux qui préfèrent
Plutôt que de faire la guerre
Croire au père Noël…

 

Enfant sage et polichinelles suspendus, dames de province et travailleurs, amoureux et clodoches entrent dans cette ronde

Des gens de la terre
Qui partageront en frères
Le pain et le sel

Le dessin accompagne avec délicatesse et poésie les vers tour à tour espiègles, moqueurs, pacifistes & engagés de Boris Vian. Un rouge étincelant, un blanc lumineux, un bleu qui se grise et un ocre doux composent des personnages figés comme des marionnettes ou des jouets en bois, mis en mouvement sur le dos d’un cheval, aux branches d’un mobile, à l’arrière d’un sapin, au devant d’une fenêtre.  Se faisant face, le poème et l’image distillent avec grâce et subtilité, tendresse et nostalgie un message de paix et de partage.

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A l’attention des enfants de 7 à 77 ans.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Visitez Berlin

JEROME ENEZ-VRIAD
BERLIN, la frontière de nos jours
Géorama – 2017 – 15 €

Berlin

Les clins d’oeil historiques dans un lieu où l’on se connecte wifi me rassurent.
Ce tas de bois mort qu’est le passé nous rappelle qu’un romancier est avant tout l’historien du présent

Bienvenue à Berlin, capitale paradoxale. Laissez-vous entraîner par notre hôte Jérôme Enez-Vriad dans une visite concrète et fantasmée, traversée des échos d’un passé très présent. Tentez de percer les secrets de cette ville balafrée, dont l’histoire a fait un exemple et qui aujourd’hui est devenue capitale de la fête et de ses additifs de synthèse. Sentez battre le coeur d’un Berlin libertaire et progressiste, loin de celui qui autrefois enfanta la bête immonde, où l’on achète sa dope au dealer entre deux foulées de footing au parc. Voyez l’Est meurtri, puis resurgi de ses cendres, où les Christiane F. s’effacent au profit d’une gentrification galopante. Découvrez une cité aux mille facettes, écoutez converser les murs bavards, et égarez-vous dans ce Berlin contemporain aux horizons multiples qui n’est plus cette ville au pied du Mur.

Jérôme Enez-Vriad nous invite à explorer le quotidien de cette ville intemporelle profondément moderne où les stigmates du passé sont pourtant omniprésents. Ce Berlinois intermittent brosse au fil de ses pastilles le portrait d’une capitale où chantent en polyphonie passé, présent et futur. Jérôme Enez-Vriad fait ici littéralement parler Berlin.

Faustine Roué, Le Chenal

Mon étrange soeur

Mon étrange soeur
Marie Le Gall
Ed.Grasset – 214 p. – 18 € – 2017

 

Dix neuf ans, oui. Tu avais dix-neuf ans de plus que moi. Sans doute m’avais-tu tellement appelée dans ton exil sur la Terre, dans tes rêves ou tes prières ! J’ai fini par t’entendre. J’ai fini par naître. Ce fut comme si j’étais sortie de toi et non de notre mère. Jouets d’un destin absurde,
deux soeurs unies dans un seul être, bancal, errant, perdu.

Ce nouveau roman de Marie Le Gall nous plonge dans une histoire singulière, puissante et émouvante portée par la folie et le secret de famille. La narratrice raconte le rapport complexe et viscéral qui l’unit à  son étrange soeur et leurs destins, comme en miroir, brisés par la maladie, l’absence, le silence et la douleur.

Qui étais-tu ma petite grande soeur ? Ma seconde maman…ma maman…ma blessure, ma jumelle… ma soeur, mon amour. Ma déraison.

L’auteure s’empare de ses souvenirs, des photographies, de l’écriture et remonte le fil de la mémoire familiale : l’année 1936 pendant laquelle le premier enfant naît dans des conditions difficiles. Son enfance et son adolescence – entre innocence et premiers débordements – puis l’arrivée du deuxième bébé, dix-neuf ans plus tard :

La soeur avait une soeur, si petite qu’on crut bien souvent
qu’il s’agissait de son enfant.

La narratrice revisite avec force et sensibilité les mythes et les mensonges pour faire émerger la vérité, trouver enfin sa propre place, échapper à l’enfermement et reprendre les rênes d’une vie empêchée. Une quête âpre, tendue et bouleversante.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

 

Rencontres avec Marie Le Gall – Libres en littérature 2017
Prix du roman de la ville de Carhaix 2017 pour Mon étrange soeur
Le jeudi 19 octobre – 18h30 – Livres in Room – St Pol-de-Léon
Le vendredi 20 octobre – 20h30 – Médiathèque de Lampaul -Guimiliau partenaire de L’Ivresse des Mots

Informations & réservations :
Livres In Room – 02.98.69.28.41 – livresinroom@orange.fr
L’Ivresse des mots – 02.98.67.95.19 – ivressedesmots@orange.fr

Soirée littéraire avec Carole Martinez

LA TERRE QUI PENCHE
Carole Martinez
Editions Gallimard, 2015, 20€

A tes côtes, je m’émerveille.
Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
Tu dors, ô mon enfance,
Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.

La Loue – La terre qui penche, la rivière qui court – revient dans ce troisième opus de Carole Martinez. Cette rivière meurtrière ou aimante autour de laquelle les protagonistes de ce conte se rencontrent, se découvrent, s’aiment et se perdent. Blanche a 11 ans et son sort de princesse est peu enviable auprès de Martin, son père, châtelain violent et coureur de jupon qui la mène à la badine. Blanche rêve d’écrire et de lire mais il le lui interdit, lui qui ne veut pas que le diable s’empare d’elle. Promise à Aymon, enfant roi fou et solaire, elle quitte la demeure paternelle et se révèle dans cette nouvelle vie qui lui offre la connaissance, la liberté, l’amour . Elle va aussi apprendre auprès de la Dame verte l’histoire de sa naissance, celle de ses parents et s’émancipe pour toujours de ses peurs et de l’ignorance.

Je suis une femme à présent, une femme qui sait lire, je peux écrire en mon nom. Je briserai les badines sur les côtes de ceux qui m’en menaceront, je ferai la nique au diable et je mordrai les enfants qui jettent des cailloux aux pendus.
Bouc me l’a dit,
plus personne ne parviendra à me contraindre désormais
et mon père l’a compris.

La narration se construit à deux voix – celles de La vieille âme et de la petite fille – deux voix qui nous dévoilent au fil des chapitres le destin de Blanche. Révoltée par sa condition, Blanche incarne une petite fille malgré tout docile, assoiffée d’amour, de savoir et de connaissance. Nous sommes en 1361 en Bourgogne où la vie est âpre, où les croyances et la peur sont inculquées aux enfants, où l’homme, la femme, les animaux et la nature se lient et se côtoient entre amour et haine. Dans ce Moyen-âge cher à Carole Martinez, les femmes s’émancipent dans un monde brutal où la mort, l’oppression et la violence sont omniprésentes. Son écriture tendue, ciselée, poétique porte un texte picaresque où se mêlent la filiation, la quête de soi et la vertu de la connaissance. Cruel, sensuel et drôle, La terre qui penche nous ensorcelle littéralement.

Gaëlle Pairel, coordinatrice de la FCLB

Dans le cadre de Libres en littérature consacrée à l’enfance
Lectures vagabondes vous invite à une rencontre avec Carole Martinez
en partenariat avec la Médiathèque de Liffré

Mercredi 18 octobre à 20h

PROGRAMME COMPLET EN UN CLIC : ENFANCE(s) – 7ème édition Libre en littérature

 

Information & réservation :
Lectures Vagabondes – 28, avenue François Mitterrand 35340 Liffré
Tél. 02 99 68 59 32 – Mél. lecturesvagabondes@orange.fr – www.librairie-lectures-vagabondes.com